Le terrain, cet art subtil

Le terrain. Un des fondamentaux de ce métier. 

C’est un sujet tellement vaste que j’y reviendrai nécessairement régulièrement, tout en distillant certaines notions au fur et à mesure.

Je reviens à mes précautions « oratoires » : ce qui suit est le fruit de mes connaissances et de mon expérience à un instant T. Ce que j’écris est destiné à être lu par des néophytes, pour qu’ils découvrent, comme par des spécialistes, qui n’y verront probablement rien de nouveau.

Plusieurs terrains

Lorsque l’on parle de terrain, c’est un terme générique. La réalité, c’est qu’il en existe plusieurs sortes. Dans l’Art de la guerre de Sun-Tzu, l’un des chapitres est d’ailleurs intitulé des neuf sortes de terrain (certes, Sun-Tzu était général et ce chapitre du traité a été pensé pour un niveau stratégique, mais il peut être adapté à un niveau opératif).

En très résumé, on ne peut pas travailler et évoluer dans une zone urbaine de la même façon que dans une zone rurale. En dehors du relief, c’est tout un écosystème qui est lié à un type de terrain particulier : la planimétrie, les habitudes locales, les personnes, etc. Une zone urbaine résidentielle par exemple, composée de pavillons donnant les uns sur les autres et sans grand passage dans la journée, est bien différente de l’avenue des Champs-Élysées, bondée et anonyme…

Le terrain commande

Il existe un « proverbe » dans l’armée française (chacune disposant j’imagine de son équivalent) : le terrain commande. C’est on ne peut plus vrai. Il est imprévisible et nous force à nous adapter en temps réel. Et c’est justement parce qu’il est imprévisible que l’on essaie de prévoir au maximum nos missions, pour limiter l’impact de l’aléa. Si plus aucun plan ne fonctionne, alors on gère la situation à l’expérience. L’expérience elle-même étant tirée de l’exécution de plans qui ont fonctionné ou dysfonctionné… c’est une boucle.

Les spécialités « terrain », telles que la surveillance et la filature, sont certes une question d’apprentissage technique, mais surtout de pratique et d’expérience. La seule façon de monter en compétence, une fois la théorie comprise, c’est de faire et refaire, de driller, de tester et ce, dans toutes les situations possibles parce que, paradoxalement, il est impossible de toutes les tester. Dans un métier de terrain, une chose est sûre : lorsque l’on est prêt pour dix situations différentes, la réalité sera la onzième.

C’est le « catalogue » d’expériences et de connaissances emmagasinées qui permettra de faire la différence au moment de prendre une décision en quelques secondes.

Alors, lorsque l’on prépare une mission, on planifie. Ce que j’ai gardé de mes expériences professionnelles précédentes, notamment de l’armée ou de la protection rapprochée, c’est que l’on prévoit un plan A, un plan B ou C si nécessaire, et l’on étudie ce que l’on appelle les « cas non-conformes », à savoir des situations qui ne sont pas censées se produire, ou avec une plus faible probabilité : « et si, au moment où notre « cible » sort, un accident de la route survient, que fait-on ? »

Pour quelle raison étudier cela me diriez-vous ? Un exemple : imaginez que vous ayez fait des repérages pour une surveillance et vous avez prévu un premier plan. Le jour J, vous êtes dans un véhicule et au meilleur emplacement pour voir votre cible sans être vu, lorsqu’un orage se déclenche. Il devient tout simplement impossible de distinguer correctement les éventuelles allées et venues de votre objectif… que faire ? Attendre que la pluie se calme ? Sortir ? Changer de place ?

Cette attitude face à l’imprévu sera justement le fruit de l’expérience et de l’étude de ces “cas non-conformes”. Avec le temps, on apprend à rester calme face à ces situations. On « ralentit le tempo » lorsque tout s’accélère.

Seul ou à plusieurs

Comme n’importe quel métier dans lequel on souhaite travailler en équipe, il faut créer des automatismes. A chaque nouvelle équipe, ou nouveau membre dans une équipe, il existe un temps d’adaptation. Et comme dans un couple ou une relation, il arrive que ça ne « matche » pas. Ce qui ne signifie pas qu’il est impossible de travailler ensemble, mais la probabilité de loupés potentielle est probablement plus grande. Sans doute comme dans tous les métiers, seulement ici, ce sont les enjeux qui diffèrent.

Lorsque l’on déploie une équipe de 3 ou 4 personnes pour une opération de plusieurs jours avec une fenêtre d’opportunité restreinte, et que la différence entre « on a l’info ou la preuve qui nous manquait » et « le client a payé pour rien », tout peut se jouer en quelques secondes sur un départ de filature, potentiellement avorté par le premier camion de voirie qui bloque la rue ou feu qui passe au rouge.

En résumé, le terrain se sent

Mais sentir le terrain n’est pas inné, on l’apprend.