Ralentir le tempo

L’enquête n’est pas qu’une pratique intellectuelle. 

Comme résoudre des énigmes ou faire des puzzles, elle nécessite bien sûr une réflexion posée, cartésienne. Mais la surveillance et la filature, qui sont une autre part du métier, requièrent, elles, de la réaction instinctive, presque reptilienne.

La surveillance implique de rester potentiellement de longues heures debout, assis, ou dans des positions semi-accroupies à l’arrière d’un sous-marin inconfortable qui, récupéré en très peu de temps, n’a pu subir qu’une installation intérieure de fortune*. Une installation pertinente pour le travail, mais souvent inconfortable au possible. 

La filature, elle, implique, afin de ne pas perdre sa « cible », de passer d’une tension à 2 (soit l’état comateux semi-endormi de l’enquêteur qui fixe une porte depuis 8 ou 10 heures dans ledit sous-marin inconfortable), à 300 de tension en l’espace d’une demi-seconde. Le départ de filature est le passage le plus technique. C’est un peu le départ de course du guépard derrière son antilope.

Conséquence évidente, ces longues heures d’attention soutenue, les positions inconfortables et les éventuels revers essuyés au cours de la mission jouent sur la fatigue, la nervosité, et par extension, l’humeur générale. Je ne compte évidemment pas les tracas de la vie personnelle qui s’ajoutent à cet état psychique.

La règle est somme toute assez simple : si l’émotion prend le contrôle à la place de la raison, les décisions opérationnelles seront très certainement mauvaises, ou au minimum à risque pour la mission.

Je me souviens de cette mission dans une petite ville du nord de la France il y a quelques années.

Nous sommes alors deux sur un dispositif de surveillance. Ma coéquipière est une femme d’une trentaine d’années avec un passif dans les forces de l’ordre. Après quelques temps de surveillance statique, notre cible sort, la filature s’enclenche. Peu de temps après, à un moment où elle est la seule à avoir les yeux sur la cible, elle la perd de vue.

Ce sont des choses qui arrivent. L’enquêteur qui vous dira qu’il n’a jamais perdu une filature de son fait ou manqué une surveillance, est soit mythomane, soit fait partie des gens qui deviennent, à mon sens, imprévisibles dans l’échec.

Connaissant un peu mieux la topographie des lieux qu’elle (je vis à cette époque dans la région), je tente de deviner le trajet de notre cible en croisant les informations dont nous disposons et le début de trajet qu’elle a effectué. Je pose donc quelques questions simples à ma coéquipière. 

Concentrée sur sa perte de filature et quelque peu sanguine de caractère, elle « m’explique » des choses qui ne répondent pas du tout aux questions que je pose. L’émotion a pris le dessus, elle est dans un tunnel. Je deviens alors froid et sec dans la communication, pour tenter de couper court à un éventuel débat et obtenir des réponses simples et courtes à des questions simples et fermées. 

Le temps presse, chaque seconde compte.

Pour que les néophytes se rendent compte de ce que signifient ces quelques secondes, la filature est un flux. Et comme tout flux, les mathématiques sont simples : ce sont des histoires de trains qui se croisent et de baignoires qui se vident (certains retomberont dans de douloureux souvenirs d’enfance à la lecture de cette phrase et vous m’en voyez désolé).

Dans notre cas, une voiture lancée à 50 km/h parcourt environ 15 mètres en 1 seconde. En clair, le temps que vous posiez une question et que vous en obteniez la réponse, entre 5 et 10 secondes se sont écoulées, soit entre 75 et 150 m de parcourus pour notre cible. Sur le terrain, en zone urbaine, c’est suffisant pour voir une voiture disparaître au coin d’une rue.

A ce propos, lorsque l’on forme de jeunes enquêteurs sur le terrain, la réflexion qu’ils ont tous par rapport à leurs premières filatures est généralement : « ah oui, ça va vraiment très vite ». 

Revenons à notre histoire.

Ma collègue s’emporte alors contre la manière dont je communique. A-t-elle été sèche et concise ? Certainement. Irrespectueuse ? Non. Pour ma part, j’apprendrai avec le temps à gérer ce type de personnalité d’une autre façon, et mieux préparer les personnes avec qui je travaille lors des briefings.

Quoi qu’il en soit, le terrain n’est ni le lieu, ni le moment pour ce genre de débat. C’est justement à ça que servent les RETEX (les RETours d’EXpérience, chers aux militaires) et autres débriefings.

C’est ce que je lui ai expliqué par la suite. 

C’est la raison pour laquelle les militaires se comprennent immédiatement, y compris lorsqu’ils sont étrangers l’un pour l’autre. La mentalité est la même, les procédures similaires, le langage commun.

Je conseillerai d’ailleurs à ce sujet un excellent article Linkedin du capitaine Nicolas Brault sur le commandement et la circulation de l’information entre un officier et son équipe (transposable à un manager du privé et son équipe), qui s’applique parfaitement ici. Je reviendrai néanmoins sur le sujet de la circulation de l’information dans le cadre particulier de l’enquête privée. 

Au final dans cet exemple, la seule conséquence aura été sur la qualité de travail lors de l’intervention du jour X. Cette mission sera rattrapée plus tard. Il n’y aura eu aucune conséquence physique, financière ou juridique. Dans un autre contexte, à l’étranger et/ou dans une zone sensible, le résultat n’aurait sans doute pas été le même, pour ces mêmes quelques secondes dues à un un effet tunnel.

La problématique des métiers de terrain est de pouvoir prendre une décision dans un temps court et un environnement intense et/ou stressant. Paradoxalement, on prend les meilleures décisions lorsque l’on a le cerveau posé. Tout l’enjeu est donc de garder un état psychique calme, pour être à l’aise dans l’inconfort et prendre des décisions rationnelles, calculées, même dans une situation dégradée.

Bien entendu, sur le papier, c’est simple comme bonjour. Mais le cerveau humain est tellement complexe, la situation personnelle ou l’état de santé d’un agent ayant une influence tellement grande que tout peut valdinguer à un moment ou un autre, même chez quelqu’un d’entraîné. 

La solution, me semble-t-il, ou en tout cas celle que j’ai trouvée, c’est de ralentir le tempo. Inspirer. Expirer.

Sans doute un lieu commun pour beaucoup, pour d’autres, peut-être, une découverte.

* un sous-marin est un véhicule ayant une apparence banale de l’extérieur, mais préparé et spécialement équipé pour la surveillance prolongée. Certains cabinets achètent un ou plusieurs véhicules qu’ils préparent eux-mêmes afin de travailler de la manière la plus confortable possible. Il est à noter que la pertinence de l’acquisition d’un tel matériel est fonction des missions de chaque agence ou cabinet.